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Sectes : tous les critères de définition sont-ils objectifs ?
par Marco


Préambule

Le texte qui suit est long et ennuyeux, sans parler du fait qu'il ne traite que de très loin du sujet du mormonisme. Je dirais qu'il s'adresse davantage à ceux et celles qui s'intéressent aux problèmes de fonds (méthodologiques et philosophiques) sur la question des sectes et des critères à user pour les discriminer. A ceux qui entreprennent de le lire, je leur souhaite bonne chance et leur rappelle que leurs commentaires et remarques sont les bienvenues.

Juillet 2003

Introduction

De manière relativement justifiée, des sites anti-sectes pullulent sur "le net" francophone. Leur mission est souvent honorable car elles cherchent à sensibiliser familles et individus aux dérives dangereuses de certains groupes religieux. Trop souvent, des hommes, des femmes, et parfois des adolescents sont embrigadés dans des mouvements manipulateurs, voire destructeurs, tant pour la santé intellectuelle, que - pour les cas les plus extrêmes - le corps physique (biologique).
Malheureusement, comme c'est toujours le cas lorsqu'une bonne initiative voit le jour, des organisations - religieuses ou non - profitent de cette lutte contre les mouvements a posteriori dangereux pour tenter de nuire à des Eglises ou des mouvements religieux honorables, mais pas conformes à leur vision du monde, de Dieu (le cas échéant) et de l'Humain. De manière arbitraire, certains individus classent dans la catégorie des sectes ces religions qui ne leur plaisent pas, sur la base de critères qu'ils ont subjectivement privilégiés à d'autres.

    En un mot, dans cette optique, n'importe qui peut classer la religion d'autrui dans les sectes simplement parce qu'elle "dérange".

    Si ce sujet me préoccupe, c'est d'abord parce que l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours est parfois concernée par les agissements et écrits de ces individus. Ensuite, la question des critères m'intéresse tout particulièrement depuis que je me suis documenté sur certains problèmes épistémologiques, notamment dans mon domaine d'étude. Je n'ai que rarement manqué l'occasion de me pencher sur ces bases discriminatoires que se proposent certaines de ces organisations anti-sectes. Le texte qui suit n'est autre que le fruit de ma pensée personnelle sur ces critères de sélection. J'invite le lecteur à se poser lui-même quelques questions, et peut-être arrivera-t-il à la même conclusion que moi : à savoir que certains sites et certaines organisations anti-sectes ont des critères que très peu objectifs, les menant à des conclusions peu valables et à des jugements pouvant eux-mêmes être qualifiés de... sectaires. Sans parler du fait que leurs propos, loin d'inviter un esprit d'ouverture et de tolérance, ont tendance à créer du fanatisme chez les plus influençables.

    Je développerai ce sujet de la manière suivante: je m'arrêterai d'abord sur la notion d'objectivité et de subjectivité; après quoi je prendrai une liste de critères émanant d'un site évangélique et poserai quelques questions qui me semblent pertinentes; je continuerai avec une liste de critères personnels et farfelus qui, pourtant, pourraient autant se justifier que ceux battus en brèche précédemment; je concluerai sur une liste de critère plus objective, suivie d'une synthèse et d'une proposition de réflexion sur ces problèmes.

Objectivité vs. subjectivité

Je vous propose, pour commencer, deux définitions pour éclaircir ces notions :

    L'objectivité, fait référence à ce qui n'est pas lié au sujet, mais à l'objet. En d'autres termes, un discours objectif se soucie de présenter un fait ou un argument, en se détachant de toute idéologie ou pensée pouvant discréditer, voire falsifier la vérité intelligible. L'objectivité est directement opposée à la partialité et la subjectivité.

    La subjectivité au contraire fait appel au sujet. Le discours subjectif est un discours où l'opinion, l'idée voire l'idéologie, parfois le préjugé et la partialité, prévalent. La subjectivité n'est pas nécessairement négative : elle est une partie intégrante de nous-même. Cependant, elle devient dangereuse lorsqu'elle est dogmatiquement et irrémédiablement encrée, ou pire encore : lorsqu'elle est présentée comme un discours objectivif.

    A titre personnel, je ne crois pas en l'objectivité absolue; elle nous échappe toujours; continuellement, des paramètres que nous ne pouvons soit percevoir, soit comprendre pleinement, sont écartés et faussement jugés. En cela je rejoins l'idéologie kantienne sur le noumène et le phénomène : seul le noumène, en tant que réalité impartiale et exhaustive, est totalement objectif - mais tout autant inatteignable; le phénomène, la réalité telle que nous la percevons et tentons de la comprendre, ne peut être que partiellement objective, mais surtout subjective. Il semble donc que l'Etre humain soit condamné à errer entre une subjectivité partielle et une "objectivité partiale". L'objectivité totale (et nouménale) est, à mon avis, le pendant seul de Dieu, à qui tout jugement est donné - heureusement d'ailleurs.
Puisque l'objectivité ne peut jamais être totalement atteinte par un quelconque mortel, nous devons donc nécessairement conclure que ce que l'on appelle communément "objectivité" n'est autre que la subjectivité mise en commun d'un nombre important d'individus doués d'un jugement similaire. Du moins, il en est ainsi pour ce qui est de l'éthique, et des sciences spéculatives ou - pour reprendre une notion de T. S. Kuhn - pré-paradigmatiques. Pour ce qui est des sciences dites hypothético-déductives ("de la nature", ou "pures"), d'autres critères viennent s'y ajouter, mais ici n'est pas l'endroit pour en discuter. Qu'on se souvienne seulement que ce qui est appelé "objectivité" est simplement l'avis du plus grand nombre sur un sujet donné; dès lors, la mise en garde du philosophe français René Descartes devraient nous rester en mémoire:

    La pluralité des voix n'est pas une preuve qui vaille rien pour les vérités un peu malaisées à découvrir, à cause qu'il est bien plus vraisemblable qu'un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple.1

    Mais je n'irai pas plus loin sur ce sujet à la fois philosophique et épistémologique; les quelques notions revues ci-dessus me permettent d'entrer dans le vif du sujet et d'approfondir le problème de classification selon des critères soit-disant objectifs.

    Lorsqu'un texte propose de passer en revue une religion, les questions qui devraient rester présente à l'esprit du lecteur tout au long de son étude est : l'auteur tend-il vers l'objectivité ou la subjectivité? parle-t-il de ce sujet dans le but de me faire découvrir avec le plus de neutralité possible cette religion, ou essaie-t-il, pour des raisons qui lui sont propres, à me décourager d'en connaître réellement l'essence?
    La réponse à cette dernière question n'est pas toujours évidente à établir, dans la mesure où certains auteurs affirment faire preuve - soit dans une introduction, soit dans une conclusion, soit tout au long de l'étude - d'une grande impartialité, et se réclament de l'objectivité. Mais telle est peut-être le premier indice de la subjectivité : un auteur ne reconnaîssant pas sa partialité et cherchant à convaincre le lecteur de la valeur objective de son étude. De tels propos, ou sous-entendus, devraient d'office inviter à la prudence.

    Pour nous recentrer sur la question des critères de discrimination des sectes, nous devrions nous poser les questions suivantes :

  1. Qui est à l'origine des critères?
  2. Quel est son point de vue sur la religion, l'Eglise ou la secte dont il propose l'étude?
  3. L'idéologie de l'auteur des critères est-elle radicalement et ouvertement opposée à l'objet de l'étude?
  4. Les critères se fondent-ils sur une base rassemblant un large consensus (recherche d'objectivité)?
  5. Les critères sont-ils suffisamment larges pour ne pas exclure tout ce qui est différent?

    Passons à présent, sans plus attendre, à une proposition de critères par un certain site évangélique2. Nous aurions pu prendre d'autres exemples, mais celui-ci m'a paru particulièrement éloquent.

Exemple de critères farfelus : un site évangélique

Avant d'aller plus loin, je dois mettre quelque chose au clair à propos du sous-titre ci-dessus. Certains lecteurs se diront peut-être que je m'en prends à une religion entière et à ses membres. Tel n'est pas le cas. Je compte parmi mes amis quelques Evangéliques, respectueux tant de ma foi que de la foi des autres, vivant dans une saine espérance chrétienne et dans une tolérance exemplaire vis-à-vis de la croyance d'autrui. Si je les ai vus quelques fois évangéliser, ce n'était pas en tentant de détruire au préalable la croyance d'autrui, mais plutôt en partageant des expériences personnelles et en construisant sur des bases communes. Cette attitude inspire le respect, quelque soit par ailleurs la religion dont sont issus les membres qui la prônent et la pratiquent.
    En revanche, pour une raison que j'ignore et qui m'échappe totalement - et pourtant qu'est-ce que j'ai essayé, ces dernières années, de comprendre au moins partiellement une telle attitude ! - je disais: pour une raison qui m'échappe, ce sont des sites évangéliques qui sont les plus actifs dans la lutte contre la doctrine des non-évangéliques; ce sont des sites évangéliques qui, au nom de la lutte contre l'hérésie, rappelant vaguement une certaine chasse aux sorcières menée par une autre Eglise à une autre époque, cherchent à décourager tant leur coreligionnaires que les non-Evangéliques à s'intéresser à d'autres doctrines que les leurs. Ces "autres" doctrines, ce sont en règle générale celles des Témoins de Jéhovah, des Catholiques, des Adventistes du Septième Jour, des Mormons, des Musulmans, et j'en passe. J'ai vu des Témoins de Jéhovah utiliser vaguement quelques pseudo-arguments anti-mormons, j'ai vu quelques Musulmans utiliser de manière douteuse la Bible pour imposer leur point de vue, mais dans aucune autre religion ou Eglise je n'ai vu un tel déploiement de zèle pour discréditer la croyance d'autrui que dans certains courants Evangéliques.
    Mais ici n'est pas l'endroit pour faire un procès d'intention; mon objectif était simplement de relever que les motivations de ceux qui se veulent être les défenseurs de la veuve et de l'orphelin ne sont, très souvent, pas si impartiales que cela; il faut en outre garder à l'esprit que de cette même partialité découlent des critères de discrimination peu fiables, sélectifs, et parfois, contradictoires.

    Mais assez de théories. La revue que je propose ci-dessous comporte, à l'image d'une revue de sites, deux colonnes : l'une proposant des critères de définition (colonne "critères"), et l'autre des questionnements et des réflexions sur le bien-fondé desdits critères (colonne "réflexions").

Critères Réflexions

Nous faisons une différence entre les 3 items ci-contre.

  • Les grandes religions
  • Les sectes issues de la chrétienté (on parle surtout au niveau doctrinal. Il y a des mouvements avec des doctrines orthodoxes mais avec une attitude sectaire, nous ne toucherons pas ces groupes mais uniquement ceux qui s'attaquent à la saine doctrine)
  • Le mouvement occult

Le préambule mérite déjà qu'on s'y arrête.
Ainsi, le site propose que l'on distingue 3 types de mouvements religieux : les grandes religions, les sectes et les mouvements occultes.

Mais qu'en est-il lorsqu'on se penche sur les critères expliqés plus loin ? Et bien on se rend compte qu'il n'y a en fait que deux items: "nous" et "les autres", qui sont des sectes. Dans les critères qui suivront et qui définissent une secte, aucune grande religion (Boudhisme, Islam, Indhouisme, Catholicisme, etc.) ne peut montrer patte blanche, ce qui les déclasse immédiatement et les range dans la catégorie des sectes. Ce qui vient confirmer ce propos est le contenu même du paragraphe ci-contre lorsqu'il dit que seules les sectes s'attaquant "à la saine doctrine" sont concernées par l'étude. Hors, qui attaque la saine doctrine ? Si ce ne sont pas les grandes religions (item N°1), ce sont donc les sectes; c'est indirectement affirmer que les grandes religions enseignent "la saine doctrine". Chose burlesque puisque, en consultant davantage le site, on se rend compte que même les "grandes religions" sont considérées comme hérétiques, et donc, selon leurs propres critères : sectaires. Ici, on affirme donc faire une "différence", mais dans les faits ce n'est plus vraiment le cas.

La contradiction est remarquable, et je pense que ça valait la peine de le relever. Remarquez comment les auteurs cherchent au début à mettre dans un clan les gentils ("nous plus quelques autres") et les méchants ("les hérétiques sectaires"), et comment en fin de compte le "nous" ne regroupe plus que les chrétiens de la mouvance Evangélique...

Comment reconnaître une secte?
Selon ce site, une secte est donc tout ce qui répond de manière conforme aux questions qui suivent.

La Bible est-elle la seule autorité ou y a-t-il un autre ouvrage l’égalant ou le seul à pouvoir l’expliquer?

La question est accompagnée de quelques exemples : les Témoins de Jéhovah et leur Tour de Garde, les Mormons et le Livre de Mormon, etc.

Si la Bible est le seul livre qui puisse être à la base d'une Eglise ou religion honorable, nous devons nécessairement en conclure que l'Islam est une secte, que le Bouddhisme également, que l'Eglise Catholique (accompagnée de son cortège d'écrits apocryphes, et ses commentaires des Pères de l'Eglise) aussi, etc. Ce seul a priori élimine déjà l'item N°1 (les grandes religions) précédemment discuté.

De plus - et ceci est davantage une critique interne - sur quoi se base-t-on pour affirmer que seule la Bible doit faire autorité? Pas sur la Bible, en tous cas, puisque (est-il utile ici de le rappeler ?) la Bible, telle qu'elle existe plus ou moins aujourd'hui, n'a vu le jour qu'au IVe siècle après Jésus-Christ. Doit-on comprendre que les Chrétiens des 4 premiers siècles adhéraient à une secte hérétique ? L'Eglise se basait, du moins au premier siècle, sur des écrits de l'Ancien Testament, sur les Evangiles, sur les révélations que recevaient les apôtres, et sur les conseils et écrits inspirés qu'ils envoyaient tous azymutes (épîtres). La Bible n'existait pas; une telle "autorité" n'existait pas. C'est un a priori totalement infondé.

Rajoute-t-on à la Parole de Dieu? Se pratique-t-il des choses contraires à celle-ci?

Toutes les religions et Eglises répondront "non" à cette question... parce que la question elle-même est problématique.

Tout d'abord, qu'est-ce que la "Parole de Dieu" ? La Bible ? Pour un chrétien Evangélique peut-être, mais pas pour un musulman ou un bouddhiste. Un musulman n'a nullement le sentiment d'ajouter quoi que ce soit à la Bible, puisque celle-ci n'est pas tout-à-fait la Parole de Dieu de son point de vue. C'est un premier problème.
Un autre problème est que la Bible elle-même n'affirme pas être la seule Parole de Dieu. Parfois on cite ici ou là des versets qui laisseraient sous-entendre une telle chose si on passe dessus sans vraiment trop faire attention, mais un étude minutieuse de ces passages fait effondrer tout espoir de justifier un tel dogme. La Bible ne peut pas dire une telle chose d'elle-même, puisqu'elle n'existait pas au moment où s'écrivaient les textes qui la constituent. C'est un absolu non-sens.

Se pratique-t-il des choses contraires à la Parole de Dieu ? A nouveau : pour un musulman, la Parole de Dieu étant le Coran, il n'a certainement pas le sentiment de pratiquer ou de croire en quelque chose de contraire à ce qu'il considère être la volonté du Seigneur. Quant à ceux qui se réclament de la Bible : ils ont tous un point de vue et une explication différente sur chaque passage - ou presque. Qu'est-ce que donc le "contraire de la Parole de Dieu" ? Le contraire de ce que croient les Evangéliques, les Catholiques, les Réformés, les Adventistes, etc. ?

Y a-t-il un abaissement de la personne de Jésus-Christ, cherchant à lui enlever sa nature divine, à n’en faire qu’un homme ou qu’un ange?
Ce critère est directement dirigé vers les Témoins de Jéhovah qui croient que Jésus-Christ n'est autre que l'archange Michel, et nullement un Dieu, ou même Dieu lui-même - puisqu'ils ne sont pas non plus trinitaires. Voici donc un excellent exemple de critère qui vise directement un groupe religieux précis. Ici, ce n'est pas le critère qui crée un jugement à l'encontre des Témoins de Jéhovah, mais c'est le jugement que l'on porte sur les Témoins de Jéhovah qui crée un critère.
Bien entendu, les Musulmans sont aussi concernés, puisqu'ils considèrent le Christ "seulement" comme un prophète; pour le judaïsme, c'est encore pire: certains milieux les plus radicaux le considèrent purement et simplement comme un imposteur. Musulmans et Juifs seraient donc, selon ce critère, considérés comme adhérants à des sectes.
Le salut par grâce, la foi seule, est-il bien enseigné ou devons-nous rajouter des œuvres afin d’être sauvé?
Cette question part de l'a priori selon lequel la Bible enseigne que seul la foi est nécessaire au Salut; en d'autres termes: tout mouvement religieux enseignant l'importance des actions, des pensées et des paroles dans le processus du jugement de Dieu et du Salut (ou de la damnation) qui en découle, doit être considéré comme sectaire. Par ce critère, toutes les religions monothéistes sont concernées, y compris le catholicisme qui enseigne que le Salut s'obtient tant par la foi et les oeuvres, que par la Grâce de Dieu.
La Bible elle-même contient de nombreuses références au jugement de Dieu qui se fera sur la base des oeuvres (voir par exemple Apocalypse 22:12); l'idée selon laquelle notre état dans l'après-vie dépend uniquement de la foi est issue d'une lecture partielle de la Bible; en tous cas, il est clair que la place des oeuvres dans le Salut peut être aisément défendue par ce même livre dont se réclament les auteurs de ces "critères".
Y a-t-il un homme (un gourou?) qui a contrôle sur presque tout en matière de doctrines et de biens matériels? Qu’il faut suivre à la lettre? (Je ne parle pas ici du respect qu’il faut avoir pour les serviteurs de Dieu mais d’une dictature qui dérobe le libre choix et la faculté d’analyser.)

C'est le premier critère que l'on peut considérer être plus ou moins objectif, au sens où il a l'avantage de rallier un consensus beaucoup plus large; il y en a encore quelques autres, assez valables, dont nous allons discuter plus loin.

Remarquons tout-de-même que pour ce qui est du "gourou", beaucoup ont une idée différente de ce que serait un tel personnage. En un sens, un athée pourrait considérer que le Christ était un gourou pour son époque. On peut en dire autant pour tous les prophètes dont on fait écho dans l'Ancien Testament et dans le Nouveau Testament...

Le groupe cherche-t-il à s’exclure au lieu de servir la société? Croit-il qu’il est le seul canal de vérité sur cette terre? La seule vraie église? Que tous les autres sont damnés?

Malheureusement, le paragraphe ci-contre ne peut être traité comme une seule et même question; ildoit être scindé au moins en deux partie (voire en autant de parties que de questions).

Pour commencer : "Le groupe cherche-t-il à s'exclure au lieu de servir la société?" Il y a dans cette questions des notions floue: que veut dire "s'exclure de la société" ? Cela signifie-t-il se couper de sa famille, de ses amis, et aller vivre en hermite dans une région reculée du monde, ou est-ce que refuser certains principes admis à grande échelle est déjà s'exclure de la société ? Et que veut dire exactement "servir la société" ?
Posons cependant que cette première question, bien qu'imprécise, reste malgré tout assez objective, en ce sens qu'elle ralliera également un consensus suffisamment large.

En revanche, pour ce qui est de la seule "vraie Eglise", ce point est assez discutable. Indéniablement, les premiers Chrétiens étaient persuadés d'avoir quitté le paganisme ou le judaïsme pour la "vraie religion". De même, l'Eglise catholique s'est toujours déclarée comme étant la seule organisation agréée de Dieu; ce n'est que depuis le Concile de Vatican II qu'il y a eu un assouplissement de ce côté-là. Toujours pour prendre l'exemple de l'Islam: la plupart sont persuadés être dans la vérité, et les autres dans l'erreur. Sont-ils sectaires? Pas forcément. A la rigueur, on peut penser que c'est un raisonnement peu tolérant, mais même cet aspect est discutable: la tolérance, c'est avant tout concéder à autrui de penser et de croire comme il l'entend; la tolérance n'est pas de penser "tout le monde a raison" pour faire plaisir à autrui... Ainsi, c'est plutôt un état d'esprit, pas forcément liée à une doctrine, toute radicale qu'elle soit.

Les liens familiaux sont-ils menacés? Y a-t-il des pressions en vue du divorce? Empêche-t-on de voir les membres de la famille, les enfants?
Un critère, lui aussi assez objectif, bien que l'on ne comprenne pas très bien ce que l'auteur entend par : "Y a-t-il des pression en vue du divorce?" Parle-t-il de pression pour qu'il y ait un divorce, ou pour l'empêcher ?
Met-on l’accent sur des points secondaires qui deviennent la pierre angulaire du mouvement? Signes distinctifs qui séparent les vrais des faux?
A nouveau, il est difficile de voir ce à quoi fait allusion l'auteur. Est-ce une tentative d'affirmer que toute doctrine qui n'enseigne pas uniquement l'amour, ou le Christ, ou autre chose de basique pour les Evangélique doit être considéré comme sectaire ? Difficile à répondre. C'est en tous cas un critère très peu précis qui peut être interprété de toutes les façons, selon les sensibilités et les religions.
Christ est-il le centre du mouvement? Revêt-il toute son humanité et toute sa divinité? Est-il le chef du groupe? La croix est-elle son message central?

Encore une fois, on affirme ici que tout ce qui n'est pas Chrétien est sectaire. Une fois de plus, les trois catégories citées en début d'analyse sont scindées en une seule.

De plus, la question de la croix est problématique (sans parler des autres notions floues telles que "centre du mouvement", "humanité", "divinité", etc.). On ne sait pas si la question se rapporte au grand Sacrifice du Fils de Dieu, ou au symbole de la croix lui-même (symbole qui n'était pas présent dans les premières assemblées chrétiennes)...

Confesse-t-elle Jésus comme Seigneur et Sauveur?
Même remarque que ci-dessus: ce qui revient à dire que la grand majorité de l'humanité est sectaire.
Quel est l’exemple des dirigeants? Manifestent-ils le fruit de l’Esprit (Galates 5 :22)? Sont-ils irréprochables? Vivent-ils dans la lumière ou y a-t-il des choses cachées?

La question est assez légitime, et elle peut, elle aussi, rassembler un consensus assez important. Attention cependant aux dérives qui peuvent en découler : nul Etre Humain n'est parfait, pas même les apôtres et les prophètes de la Bible; on peut que trop facilement penser que "irréprochable" signifie "sans erreur, parfait", ce qui mettrait littéralement toutes les religions, Eglises, et organisations religieuses au rang des sectes.

Y a-t-il un respect de la société sans nécessairement être d’accord en tout point avec elle (Romains chapitre 13)?
C'est peut-être une question assez pertinente, bien que l'on sente, à nouveau, qu'elle est dirigée à l'intention des Témoins de Jéhovah...
Les gens donnent-ils librement ou sous pression et menace?
Question assez pertinente, sur laquelle je ne reviens pas.
Y a-t-il redevabilité? Quelle protection existe-t-il contre les abus?
On ne comprend pas ce qu'entends l'auteur exactement par "Y a-t-il redevabilité?".
Pour ce qui est de la protection des abus : c'est une question assez originale, bien que l'on voit mal une religion mettre en place un système de protection contre les abus réellement efficace. De plus, ce critère est-il vraiment pertinent quand on sait que de telles questions n'ont préoccupé l'humanité que des millénaires après l'apparition des religions ? Doit-on penser que les religions qui ont précédé étaient sectaires ?
Y a-t-il des initiations mystérieuses? De la manipulation?

Encore une question qui doit être scindées en deux parties.
"Y a-t-il initiation mystérieuse?" Tout dépend ce qu'est mystérieux pour les uns et les autres. Certainement, pour un Chrétien non averti, les rites Hindouistes sont mystérieux. Sont-ils sectaires pour autant? Le mystère aux yeux des uns n'est autre qu'un enseignement symbolique aux yeux des autres...
De la "manipulation"? Effectivement, c'est un critère assez justifiable, encore que la notion est relativement floue et que la manipulation n'est pas toujours aisée à discerner. C'est également un argument qui laisse la porte ouverte aux abus de langage lorsqu'il est question de critiquer le catéchisme, et tout enseignement religieux, quelque soit le mouvement...


Critères loufoques, critères sérieux

Sur les 16 critères proposés par le site Evangélique dont nous avons parlé, seuls cinq ou six sont réellement pertinents; pour ce qui est du reste, le ou les auteurs sont incapables d'en réellement démontrer l'aspect nocif pour l'intégrité physique, émotionnelle et mentale des personnes concernées. On a en fait plutôt le sentiment qu'on cherche à éliminer les concurrents par le discrédit, simplement en mélangeant des critères relativement objectifs avec des critères purement subjectifs; tous les lecteurs ne font malheureusement pas la différence...

    Pour illustrer brièvement cela, je vais proposer ici, à titre d'hypothèse de travail, une liste de critères qui peuvent paraître loufoques pour la plupart d'entre nous, mais qui auront surtout l'avantage de classer irrémédiablement ceux qui pensent autrement que moi au rang de "sectes" :

Une secte c'est :

  1. Un groupe ou des individus qui nient l'existence de Dieu.
  2. Un groupe ou des individus qui nient la divinité de Jésus-Christ.
  3. Un groupe ou des individus qui ne jurent que par la Bible, la plaçant au-dessus de tous et de tout, voire au-dessus de Dieu lui-même.
  4. Un groupe ou des individus qui croient que Dieu ne révèlent plus sa volonté à notre époque, comme il l'a fait dans le passé.
  5. Un groupe ou des individus qui croient que tous ceux qui sont nés avant le Christ iront en enfer.
  6. Un groupe ou des individus qui affichent une croix à l'entrée de leurs bâtiments ou lieux de réunion.
  7. Un groupe ou des individus qui croient qu'il ne faut rien faire ici-bas pour être sauvé dans la vie à venir : quoi que vous fassiez n'aura aucune incidence pour le jugement juste de Dieu.
  8. Un groupe ou des individus qui ne sont pas d'accord avec moi.

    Vous ne voulez pas être carégorisé comme une secte? Sur la base des critères ci-dessus, vous n'avez qu'un seul échapatoire: le mormonisme.

    Et voilà comment on met de côté, en quelques lignes, toutes les croyances et idéologies gênantes, simplement en les classant dans la catégorie des sectes. Si on devait prendre les 8 points ci-dessus au sérieux, alors l'Islam est une secte parce qu'elle est concernée par les points 2, 4, 6 et 8; l'Eglise catholique est touchée par les points 4 et 8; etc.
Ainsi donc, les autres mouvements sont sectaires parce qu'ils sont différents de ce qu'untel préconise être le non-sectaire; or le non-sectaire est dégagé par comparaison avec le sectaire; c'est ce qu'on appelle une tautologie.

    Tout ça n'est, au final, pas sérieux du tout.

    Après avoir fait la démonstration de ce que n'étaient pas des critères sérieux, passons rapidement en revue quelques critères, peut-être moins nombreux mais néanmoins plus objectifs. Ceux que je propose sont issus du Dr. Shafique Keshavijee, psycho-pédagogue et théologien de formation, docteur en science des religions à l'Université de Lausanne (Suisse), et pasteur de l'Eglise évangélique réformée du Canton de Vaud (Suisse) :

Une secte est [...] un groupe religieux perçu comme dangereux. Comme aucun groupe ne se définit lui-même comme dangereux, le concept de secte est toujours appliqué de l'extérieur par un ensemble d'individus à un autre. Se pose dès lors la grande question des "critères" de ce qui est dangereux. Puisque la définition même de la secte naît d'un désaccord entre groupes d'individus, aucune unanimité ne peut être dégagée à propos de ces critères. Voici toutefois quelques propositions pour qualifier ce qui est dangereux dans un groupe religieux (et probablement en tout groupe).
Un groupe religieux est dangereux - et les religions historiques ont pu l'être, peuvent l'être ou pourraient aussi le redevenir - quand un ou plusieurs de ces facteurs sont présents :

  • Accaparemment de la plénitude de la Vérité (...).
  • Prise de pouvoir par un ou des "maîtres" (...).
  • Invocation de forces troubles (...).
  • Absence de liberté réelle pour entrer et sortir du groupe (...).
  • Demande d'argent pour transmettre les niveaux "supérieurs" de l'enseignement (...).

En un mot, il y a comportement sectaire - fortement amplifié dans les sectes et le plus souvent régulé dans les religions (pas toujours!) - chaque fois qu'il y a prise de pouvoir dans le groupe sur l'avoir ou le savoir, l'être ou l'agir de ses membres.3

    En outre, divers auteurs et organisations ont proposé des critères divers, plus ou moins complémentaires, et plus ou moins critiquables - bien que loin des élucubrations émanant du site anti-sectes vu précédemment.4


Conclusion : critères sauvages = danger ?

A présent, que penser ? On peut bien entendu hausser les épaules, et se détourner, un petit sourire fataliste en coin, de ces sites anti-sectes aux critères pour le moins discutables. Ou on peut pousser un peu plus loin la réflexion en se demandant : quel est l'impact de tels procédés ?
    L'impact réel sera toujours assez difficile à la fois à observer et à conceptualiser. Mais je suppose ne pas être trop dans l'erreur lorsque j'affirme que les a priori qui figurent dans ces définitions à partir desquels on décide ce qui est sectaire de ce qui ne l'est pas, influencent tous les niveaux des études : il y a impact sur la façon d'aborder la religion d'autrui, sur la façon de l'étudier, sur les conclusions de l'étude et sur le mode rédactionnel. Enfin, ces préjugés ont inévitablement un effet sur l'avis des lecteurs, qui prendront ces informations avec un esprit relatif à leur situation.

    Peut-on donc parler réellement de danger? Je pense qu'en plus du fait qu'il y ait un risque dans l'assimilation injuste de mouvements religieux honorables à des mouvements sectaires, il y a également un danger dans la banalisation du phénomène sectaire. En d'autres termes : à force de crier au loup, à gesticuler hystériquement sur tout ce qui semble un rien suspect de prime abord - et à force, enfin, de condamner à tour de bras tout ce qui dépasse certaines conceptions subjectives et personnelles de la religion, on a inévitablement, par exagérations et répétitions, une discrimination plus difficile à effectuer entre les mouvements "exotiques" (ou considérés comme tels) et ceux qui sont réellement dangereux. Ce qui implique que de telles pratiques - à savoir de fixer des critères de définition non-pertinents - ont indirectement tendance à encourager le phénomène sectaire chez les uns, et à décourager tout intérêt pour la religion en général chez les autres. On comprendra que certains aient peur du phénomène religieux devant les abus de langage de ces sites, et que de l'autre côté on trouve des gens plus enclins à rejoindre de véritables sectes dangereuses après qu'elles aient constatées que des mouvements assimilées à tort à des sectes ne se soient pas montrées aussi nocives que prévu.
    Il y a donc bien un danger de banalisation ou au contraire de méfiance excessive.

    Pour ceux qui parviennent à prendre suffisamment de recul avec les dires de ces organisations et individus, dont les comportements sont eux-mêmes parfois sectaires car malhonnêtes et diffamatoires, il est intéressant d'aller plus en avant et d'étudier leurs articles à l'encontres d'autres groupes religieux : l'étude tant de la forme que du fond est riche en informations, à la fois sur les motifs des auteurs que sur leurs connaissances réelles - pseudo-savoir qui les oblige très souvent à prendre des raccourcis injustifiés et les amènent à des conclusions biaisées.

    En attendant, cherchons par l'inspiration du St-Esprit à reconnaître la Vérité là où elle se trouve. Reconnaissons, dans un esprit de tolérance les qualités des autres religions et de leurs membres que nous côtoyons, parfois, sans le savoir. Soyons tolérants, ouverts d'esprit, et soyons des investigateurs de la Vérité divine, sans pour autant perdre notre jugement et notre courage à trouver le Christ et son Eglise.

    Je témoigne que Dieu nous aime tous, quelque soit la religion à laquelle nous adhérions. Je sais qu'il veut que nous soyions heureux tant dans cette vie que dans la vie à venir; il veut que nous retournions à Lui, raison pour laquelle il a préparé la voie, par son Fils Jésus-Christ, afin que nous rentrions un jour dans notre foyer céleste. Je sais que Christ vit, qu'il est notre Sauveur et Rédempteur; puissions-nous tous marcher dans ses pas, non avec la paix du monde seulement, mais surtout avec la paix de Dieu.5

 


Notes & références

1
  Descartes, R., Discours de la Méthode, éd. Nathan, 1981 (1998), p. 48.
2
  Bureau de Documentation sur les Sectes et les Religions
3
  Keshavjee, S., Religions, spiritualités et sectes - quelques clarifications et critères. In: Basset, J.-C., Dutoit, Y., Girardet, S. et Schwab, C., Panorama des Religions - Traditions, convictions et pratiques en Suisse Romande, Lausanne & Genève: éd. Enbiro & Plateforme interreligieuse, 2001 , p. 22-23.
4
  Une liste d'organisations et de personnalités proposant des critères est disponible par le biais de Prevensectes, à cette adresse-ci. Les critères du rapport parlementaire français sont disponible ici. 
5
  Voir Jean 14:27.


Première publication :
3 juillet 2003
Dernière mise-à-jour : 3 juillet 2003


 

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